jeudi 3 avril 2025.

Conseils pratiques pour l’Oraison — 7. Formes et méthodes de l’oraison (suite)

Que faire quand on n’a plus, ou qu’on a pas, la facilité de contempler, où même de méditer.

Dieu ne refuse à personne un bien tel que l’oraison, ni par conséquent les possibilités de s’y adonner. Mais, très variées sont les voies, les méthodes par lesquelles on s’unit à Dieu. Les unes comportent une grande part de réflexion, de méditation, d’autres vont tout droit aux affections, à la dévotion qui en est le fruit ; il en est même, nous l’avons vu, qui se contentent de cette « amoureuse, simple et permanente attention aux choses divines », où saint François de Sales1, lui aussi, voyait une manière excellente de faire oraison, lorsque Dieu y appelle l’âme.

La facilité de contempler

A fortiori s’il s’agit de la contemplation infuse — n’est pas toujours donnée, ni tout d’un coup. Dieu accorde et retire ses consolations selon le plan mystérieux de sa Providence. Mais, comme, par ailleurs, nous ne sommes que trop portés à oublier les vérités de la foi, qui ne frappent pas les sens, il faut sans cesse raviver les pensées surnaturelles et se préparer aux faveurs divines en revenant, avec humilité et courage, aux méditations qu’on faisait dans les commencements.

Nous risquerons de perdre vite l’estime et le souvenir des choses spirituelles si nous ne suppléons point par nos efforts à ce qui fait défaut du côté du ciel : un bon jardinier n’attend pas indéfiniment la pluie, mais il arrose, laborieusement et courageusement, quand elle ne vient pas.

Sachons donc, lorsque la grâce spéciale de recueillement nous est refusée, recourir aux manières de prier les plus simples et les plus humbles, sous peine de rester distraits et arides.

Une âme courageuse, et qui veut prier, garde toujours la ressource de se mettre par la foi en présence du Dieu vivant, de s’humilier et de pleurer ses fautes.

• On peut repasser en sa mémoire les principales vertus de Jésus-Christ et exciter en soi le désir de les imiter.
• On peut énumérer devant le Père céleste les bienfaits reçus de lui, confesser ses admirables perfections, redire ses louanges et s’offrir à lui sans réserve.
• On peut prendre un texte des Evangiles, du Missel, du Bréviaire, de l’Imitation, goûter rapidement le sens de chaque phrase ou de chaque paragraphe et former quelques affections, puis passer à une autre, et ainsi de suite. L’oraison sous forme de lecture méditée se recommande particulièrement aux âmes qui se sentent impuissantes à occuper autrement le temps destiné à la prière. Sainte Thérèse, nous l’avons dit, ne put faire autre chose durant des années.

Il y a des personnes remplies de bonne volonté qui, soit par une permission spéciale de Dieu, soit pour cause d’impuissance intellectuelle, ou de santé, ou d’un tempérament spécialement orienté vers l’activité extérieure, demeurent incapables non seulement de contempler, mais même de réfléchir et de méditer.

Doivent-elles se regarder comme privées à tout jamais des fruits de l’oraison, cet exercice capital de la vie spirituelle, et de la dévotion qu’elle a coutume de produire ? Dieu, qui n’exige de personne ce qui est au-dessus de ses forces, Dieu dont la sagesse et la libéralité ne sont jamais à court de moyens pour se communiquer, sait fort bien suppléer par la variété de ses dons, et unir ces âmes à Lui de façon très intime, soit dans l’action, soit dans la simple prière vocale.

Il y a, en effet, des âmes qui arrivent à la perfection par la voie de Marthe. Le dévouement total au service de Dieu et du prochain, le zèle, l’indéfectible pureté d’intention dans les œuvres, les feront parvenir à une merveilleuse union de volonté avec Dieu. Qu’elles écoutent, pour leur consolation, sainte Thérèse distinguer, dans l’oraison d’union, la voie de la contemplation et celle du renoncement, et conclure que celle-ci est supérieure à celle-là :

« Ne vous inquiétez pas alors de cette autre union délicieuse dont j’ai parlé : ce qu’elle a de plus précieux, c’est qu’elle procède de celle dont je parle maintenant, et qu’on ne peut arriver à la première si l’on n’est bien affermi dans la seconde, qui consiste dans la soumission de notre volonté à celle de Dieu2 ».

D’autres personnes, toujours au témoignage de sainte Thérèse, ne peuvent guère pratiquer, en fait d’oraison mentale, que cette élévation de l’esprit qui accompagne toute prière vocale vraiment digne du nom de prière.

« Je connais une personne avancée en âge, écrit la sainte, très vertueuse, très pénitente, de tout point excellente religieuse, qui depuis bien des années emploie plusieurs heures chaque jour à l’oraison vocale. Faire l’oraison mentale lui est impossible. Tout au plus, peut-elle s’arrêter un peu en récitant ses prières vocales. Il y a bien des personnes qui sont de même. Mais, si elles sont humbles, je crois qu’enfin de compte, elles ne seront pas les moins bien partagées… Leur voie est même plus sûre3 ».

Rappelons à notre tour que la forme de prière généralement imposée par la sainte Église à ses enfants est la prière vocale. Si elle conseille vivement aux clercs et aux religieux l’oraison mentale, elle en fait rarement une obligation. Par ailleurs, on ne redira jamais trop, après sainte Thérèse et Lessius, que la prière vocale pieusement récitée comporte une part réelle d’oraison mentale. Si les admirables prières que sont l’Office divin, le texte liturgique de la Messe et le Rosaire n’élèvent pas notre âme vers Dieu, c’est à nous seuls qu’il faut nous en prendre.

Oraison et prière — Les oraisons jaculatoires.

Le terme d’oraison, que nous avons choisi à dessein, dit plus que celui de prière. Il fait penser à une disposition foncière, à une orientation, à quelque chose d’organisé et de durable.

La prière est un acte transitoire, plus ou moins souvent répété.

L’oraison est une attitude et une habitude qui élève vers Dieu, qui fait chercher auprès de lui secours et consolation, qui porte à l’adorer en esprit et en vérité, à lui livrer le fond de soi-même, à l’aimer dans toutes les créatures et à aimer toutes les créatures en lui, en un mot qui engendre la dévotion, la ferveur, le don de soi.

Telle fût l’attitude du saint roi David, on peut le voir par ses psaumes ; telle fût également l’attitude de la petite sainte de Lisieux :
« Pour moi, disait-elle, la prière, c’est un élan de cœur, c’est un simple regard jeté vers le ciel, c’est un cri de reconnaissance et d’amour au milieu de l’épreuve comme au sein de la joie ! Enfin, c’est quelque chose d’élevé, de surnaturel, qui dilate l’âme et l’unit à Dieu. »

L’oraison n’est autre que cet « esprit de grâce et de prières » promis au nom de Dieu par le prophète Zacharie4 et répandu dans nos âmes par le Saint-Esprit.

Demandons-le par les mérites du divin Crucifié, demandons-le au Cœur de Jésus, transpercé par nous et pour nous5, et il nous sera accordé.

Ce n’est pas sans motif, en effet, que l’Esprit-Saint a fait exprimer dans un même verset une double prophétie : le regard sur le côté ouvert du Sauveur, et le don de l’esprit d’oraison, fait aux habitants de la Jérusalem nouvelle6.

Oraisons jaculatoires.

Pour entretenir leur ferveur, toutes les âmes, qu’elles aient ou non le loisir de donner un temps déterminé à l’oraison, trouveront un moyen d’une incomparable efficacité dans la pratique des courtes aspirations, mentales ou vocales, qu’on nomme jaculatoires. Par là, elles arriveront à prier sans relâche, selon le conseil du Christ7.

Ces prières, en raison de leur brièveté, sont faciles pour tous, et peuvent se faire avec grande attention et désir très vif : elles ressemblent à des flèches — d’où leur nom que le cœur, semblable à un arc brusquement détendu, lance vers Dieu de toutes ses forces. Aussi sont-elles d’une efficacité merveilleuse, puisque c’est l’élan de la prière, et non sa durée, qui blesse le cœur de Dieu et s’en rend maître.

« En cet exercice de la retraite spirituelle (des instants de recueillement ménagés au cours de nos occupations journalières) et des oraisons jaculatoires, ne craint pas d’affirmer saint François de Sales, gît la grande œuvre de la dévotion ; il peut suppléer au défaut de toutes les autres oraisons ; mais le manquement de celui-ci ne peut presque point être réparé par aucun autre moyen8. »

Les affligés et les infirmes de Galilée, qui arrachaient à Jésus le miracle tant désiré, comment le priaient-ils, sinon par d’ardentes oraisons jaculatoires ?

Imitons-les, et lançons vers le ciel de ces flèches qui pénètrent jusqu’au cœur de Dieu :
Père céleste, donnez-moi le bon Esprit !
Mon Dieu, ayez pitié de moi qui suis un pécheur !
Jésus, doux et humble de cœur, rendez mon cœur semblable au vôtre !
Mon Dieu, faites que je vous aime !
Augmentez ma foi !
Que votre règne arrive !
Gloire au Père, au Fils et au Saint-Esprit !
Que votre volonté soit faite !
Ô Marie, montrez que vous êtes ma Mère !

Quant à la manière de les exprimer, les meilleures de ces aspirations, remarque encore saint François de Sales, « sont celles que l’amour suggérera sur le champ ».

Les visites au Saint Sacrement, l’intention fréquemment renouvelée de tout faire pour la gloire de Dieu et par amour pour Notre-Seigneur, l’habitude d’adorer Dieu présent en nous par sa grâce, et de s’abandonner en toutes choses, avec amour et confiance, à sa divine Providence, constitueront encore d’excellents moyens de prolonger la prière du matin et d’entretenir la ferveur.

Oraison et dévotion — Oraison virtuelle et présence de Dieu.

Les différentes méditations de cet ouvrage concourent toutes à obtenir une triple connaissance :
• celle de nous-mêmes, de nos nécessités et de nos misères ;
• celle de Jésus-Christ, vrai Dieu et vrai homme, et de ses admirables vertus,
• celle du Créateur, Dieu unique en trois personnes, de ses bienfaits et de ses perfections.

Cette triple connaissance, à laquelle doit aboutir toute oraison, quelle que soit la méthode employée, produit à son tour la dévotion solide, la ferveur, la charité effective, « l’extase de l’œuvre », selon le mot si expressif de saint François de Sales ; autant de noms différents d’une seule et même réalité, qui est ici-bas le couronnement de l’oraison et la substance de la perfection spirituelle.

L’oraison virtuelle

Ce dévouement habituel au service de Dieu, qui naît de la prière et qui continue la prière, a été très heureusement décrit par le P. L. de Grandmaison9 :
« L’oraison virtuelle — c’est le nom qu’il lui donne — consiste, après s’être rendu Dieu présent, dans une préférence volontairement donnée aux intérêts apostoliques sur les égoïstes, aux vues divines sur les humaines, accessible à tous et indépendante, plus que toute autre, des vicissitudes inévitables de la vie spirituelle… 

« Nous ne pouvons pas toujours réfléchir, imaginer, sentir ; nous pouvons toujours vouloir que Dieu soit glorifié, et nous, soumis à sa volonté10. Pour faire des actes de ce genre — et surtout pour en vivre — il ne faut que le demander à Dieu et le vouloir…

« Quant à l’oraison formelle, méthodique ou affective, elle doit tellement se faire aux heures marquées, qu’elle soit l’amorce à une vie d’oraison virtuelle constante, l’apprentissage d’une vie d’amitié avec Dieu et d’un recours constant à sa bonté…

« Si, après avoir fait ressortir l’utilité de l’oraison virtuelle pour bien faire l’oraison formelle, nous voyons dans celle-ci l’aurore et l’apprentissage de celle-là, c’est pour dissiper une illusion très répandue, et si naturelle qu’il faut toujours s’en garder, même quand on l’a une fois percée à jour. C’est un de ces morts qu’il faut tuer.

« Cette illusion consiste à établir dans notre vie, non une cloison étanche — illusion trop grossière — mais une coupure en fait, une séparation légère. D’une part, notre vie spirituelle, représentée par nos exercices de piété : dose massive le matin, puis, dans la journée, quelques îlots sporadiques ; d’autre part, notre vie profane de travail, d’emploi, de relations.

« Au contraire, l’oraison formelle du matin doit être le début plus soigné d’une tapisserie qu’on continuera dans la journée… Elle est homogène avec le reste de notre vie, ou plutôt tend à rendre toute notre vie homogène avec elle…

« La vie dans le Christ, la vie dans l’Esprit, dont nous parlent saint Paul et saint Jean, est identique avec une vie d’oraison virtuelle. »

Rien n’empêche de faire son examen particulier sur cette oraison virtuelle, sur le don de soi à Dieu renouvelé et exercé à l’occasion, sur la préférence pratique donnée aux intérêts apostoliques sur les égoïstes, sur l’esprit de foi. Nombre d’âmes trouvent un réel profit à agir de la sorte, quittes à surveiller en même temps un point secondaire.

Prière du jour


Pour aller plus loin…


Notes & Références

Sujet d’Oraison pour tous les jours de l’année, Tome I, Conseils pratiques pour l’oraison — La Très Sainte Trinité — Les perfections divines — La Grâce — Les fins dernières”, P. J.-B. Gossellin, S.J., 2ᵉ édition revue et augmentée, Apostolat de a prière, Toulouse, 1938, p.63-71.

  1. Saint François de Sales, Traité de l’amour de Dieu
  2. Sainte Thérèse d’Avila, V° Demeure, c. 3
  3. Sainte Thérèse d’Avila, Chemin de la perfection, c. XVII.
  4. « Et je répandrai sur la maison de David et sur l’habitant de Jérusalem un esprit de grâce et de supplication, et ils tourneront les yeux vers moi qu’ils ont transpercé. Et ils feront le deuil sur lui, comme on fait le deuil sur un fils unique ; ils pleureront amèrement sur lui, comme on pleure amèrement sur un premier-né. » (Zacharie XII, 10)
  5. « En ce jour-là, le deuil sera grand à Jérusalem, comme le deuil d’Adadremmon dans la Valérie-Anne de Mageddo. » (Cf. Zacharie XII, 11)
  6. Videbunt in quem transfixerunt (Zacharie XII, 10 ; Jean XIX, 37).
  7. Luc XVIII.
  8. Saint François de Sales, Introduction à la vie dévote, II, c. 13)
  9. Revue, d’Ascétique et de Mystique, juillet 1929, 6.
  10. « Notre véritable présence de Dieu, écrivait de son côté le Vén. Père Libermann, doit consister en ce que nos désirs et nos affections soient uniquement en lui… Nous vivrons devant lui, même quand nous ne penserons pas à lui. Un homme qui persévère continuellement dans le désir unique d’être agréable à Dieu en toutes choses et de ne jamais se contenter en rien, cet homme est dans une oraison continuelle, même dans les moments où son esprit est obligé de s’occuper de choses qui ne vont pas directement à Dieu, comme l’étude et la récréation. Je crois que c’est ainsi qu’il faut entendre la parole du saint Evangile : « Oportet semper orare et non deficere. »
    « La vie du chrétien est une prière continuelle parce qu’en toute circonstance, même pendant son sommeil, il ne veut plaire qu’à Dieu seul. » (La Direction spir., d’après les écrits du V. Libermann, p. 68.)

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